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PDA-BenhamouPour bien débuter 2015, le blog Littérature maçonnique a donné la parole à Philippe Benhamou pour « Paroles d’auteur ». L’auteur de « La Franc-maçonnerie pour les nuls » ou son dernier-né « Madame Hiramabbi, la concierge de la rue des Trois-Frères » s’est prêté au jeu des questions-réponses.

Aujourd’hui, je vous invite à découvrir l’interview d’un auteur passionné par la franc-maçonnerie et par l’aviation, mais aussi un véritable épicurien comme on aime en rencontrer.

Bonne découverte !

1. La rentrée littéraire a été marquée par « Madame Hiramabbi », comment passe-t-on du documentaire au roman ?

En apparence, je suis « passé » du document au roman, mais la réalité est différente. J’ai toujours écrit des fictions. Comme beaucoup d’auteurs, j’écris des textes, des nouvelles, des « bouts de fiction », des morceaux de roman non aboutis, des essais. J’ai participé et remporté quelques concours de nouvelles, car je crois que l’écriture est comme le sport, il faut s’entraîner régulièrement et les concours sont un beau défi. Les règles sont fixées : taille du texte, sujet, style et délai. C’est bien aussi d’avoir un cadre, car sinon, on risque de faire traîner des textes inaboutis pendant des années. Et puis, un jour, allez savoir pourquoi, un texte ou un projet se distingue des autres. Il résonne, il prend corps. Lorsque je le lis à des amis, je sais qu’ils veulent en savoir plus, qu’ils veulent connaître la fin, alors je me mets au travail.

2. Comment est né « Madame Hiramabbi » ?

« Madame Hiramabbi » est née en loge ! Je suis franc-maçon depuis plus de vingt ans et comme chaque franc-maçonne et franc-maçon, je « planche », c’est-à-dire que je prépare un travail que je lis en loge. Or, en bon universitaire que je suis, j’ai rédigé des planches très érudites et souvent très… ennuyeuses (!). J’ai voulu faire autrement et un soir en loge, j’ai voulu innover et j’ai raconté une histoire, l’histoire d’une concierge, d’un personnage atypique, qui n’est pas intellectuelle, qui ne connaît rien à la philosophie (pour elle, Spinoza est le patron de la pizzéria du bout de la rue), mais qui a vécu, qui a du bon sens et surtout un goût et un amour pour la vie (et maintenant, Monsieur Julien, vous savez tout de moi, je vis avec des morts, mais je suis bien vivante)… et puis Madame Hiramabbi  a pris forme et d’une simple planche qui a captivé les frères de ma loge (et irrité certains), j’ai imaginé une histoire, celle de Julien qui aurait pu être moi il y quelques dizaines d’années, d’un jeune homme donc qui cherche un sens à sa vie et qui va rencontrer Madame Hiramabbi. C’est l’histoire de cette rencontre. C’est l’histoire de la rencontre que j’aurais aimé faire que j’attends toujours de faire.

Mon obsession de l’écriture, c’est mon cauchemar familier !

3. Écrire un roman est un tout autre exercice que la rédaction d’un ouvrage documentaire, selon vous quels sont les avantages et/ou les inconvénients ?

Je ne sais pas si l’on peut parler d’avantages ou d’inconvénients. Ce sont deux modes d’écriture radicalement différents. Le document s’adresse à la raison et le roman à l’imaginaire. Il doit y avoir une histoire de cerveau droit et de cerveau gauche …

Lorsque j’ai écrit la version française de la « Franc-maçonnerie pour les nuls », j’ai travaillé comme un ingénieur rédigeant une documentation technique, mais mes proches qui ont été mes premiers lecteurs me disaient souvent : « on voit bien comment fonctionne la franc-maçonnerie, mais je ne comprends toujours pas ce que tu y trouves ni à quoi elle sert« .

C’est ce que je n’ai pas pu écrire dans la franc-maçonnerie pour les nuls, que j’ai essayé de faire passer dans mon roman « Madame Hiramabbi, la concierge de la rue des Trois-Frères ».

4. J’ai découvert que vous étiez un passionné d’aviation, est-ce qu’il vous arrive de faire des parallèles entre les avions et la franc-maçonnerie ou alors vous séparez les deux sujets ?

Les deux sujets sont pour moi séparés. Le seul lien que j’ai trouvé, lorsque j’ai écrit « l’histoire de l’aviation pour les nuls », est le nom de l’avion avec lequel Charles Lindbergh traverse l’Atlantique en 1927. En effet, « Spirit of St. Louis » fait référence au nom de la loge maçonnique de Charles Lindbergh.

Au-delà, j’admire profondément les pionniers de l’aviation, ceux qui entre la fin du 19e et la Seconde Guerre mondiale, se sont lancés dans les exploits les plus fous. J’ai un faible pour les aviatrices, et en particulier pour l’américaine Bessie Coleman née en 1892 qui en plus d’être une femme est… noire et pauvre. Difficile dans ce cas de devenir pilote en Amérique à cause des lois ségrégationnistes. Elle économise dollars après dollars et vient apprendre à piloter en France en 1920 dans l’école Caudron. Son brevet de pilote en poche, elle retourne aux États-Unis où elle devient l’Ange noir, la première femme noire pilote ! Elle monte alors une école de pilotage et se produit dans des meetings aériens où elle exige que les blancs et les noirs ne soient pas séparés dans les tribunes. Elle meurt dans un accident aérien le 30 avril 1926.

Un autre point qui me revient : lorsque Clément Ader (pionnier de l’aviation, bien connu pour son avion Éole qui décolle ou tente de décoller en 1890) parle de son obsession du vol, il utilise le terme de « cauchemar familier ». C’est une formule qui me plaît bien !

Mon obsession de l’écriture, c’est mon cauchemar familier !

J’aime lire et j’aime écrire et les plaisirs sont différents. C’est comme manger et faire la cuisine !

5. Quels sont vos auteurs préférés ?

Ils sont nombreux et quand je découvre un auteur, je me maudis de ne pas l’avoir connu plus tôt et je lis tout (j’use plus ma carte de bibliothèque que je ne chauffe ma carte bleue) !

Plus jeune, j’ai dévoré les romans de Sartre, Gide, Beauvoir, Boris Vian, Marguerite Yourcenar. Mais mes modèles d’écriture sont plutôt Flaubert et Céline. Le premier pour Bouvard et Pécuchet et son « Madame Bovary c’est moi ! » et le deuxième pour sa façon d’écrire comme il parle ou plutôt de faire croire qu’il écrit comme il parle.

J’ai aimé jusqu’à la saturation les romans d’Haruki Murakami (il y a du Murakami dans Madame Hiramabbi – il y a des chats qui parlent !). J’ai été bouleversé par Les Bienveillantes de Jonathan Littell, et encore plein d’autres romans que je ne peux citer ici, de Camus, Vincenot, Giono, Sweig.

J’aime aussi l‘idée de ces écrivains qui ont peu écrit, mais d’une façon forte : comme Agota Kristof qui, je crois, n’a écrit que sa trilogie : le grand Cahier (suivi de La Preuve puis du Troisième Mensonge).

6. Est-ce que vous prenez plus de plaisir à lire ou à écrire ?

Difficile de répondre. J’aime lire et j’aime écrire et les plaisirs sont différents. C’est comme manger et faire la cuisine !

J’aime avoir un livre en cours, un roman qui m’obsède, que j’ai envie de retrouver le soir comme on retrouve l’être aimé. Si je ne le lis pas la journée c’est souvent pour faire durer le plaisir, pour le garder le plus longtemps possible.

En ce moment, je suis en train de lire « Au nom de tous les miens » de Martin Gray (comment ai-je pu ne pas le lire plus tôt ?). C’est un témoignage terrible, incroyable, tellement incroyable qu’on oublierait presque que c’est une histoire vécue.

Écrire, c’est différent. J’écris le matin, de bonne heure, jamais ou rarement le soir. Lorsque je suis pris dans un projet d’écriture, quand un projet devient mon cauchemar familier, il n’est pas rare que je me réveille très tôt avec une idée. Une idée pour sortir d’une situation, pour donner plus de corps à un personnage, pour faire qu’un lieu participe à la description des émotions. Quelques fois, ces idées s’imposent à moi comme si elles vivaient en dehors de moi et qu’elles se révélaient. Rien de bien magique, ça doit avoir un rapport avec l’inconscient !

7. Dernière question : Où en est votre prochain roman ?

J’ai plusieurs projets en cours. Je les mène en parallèle jusqu’au moment où l’un va devenir évident, indispensable et que je sais qu’il me faudra le faire aboutir. Alors je me mets au travail, de façon régulière et là, je deviens pénible pour mon entourage qui me dit « Maintenant, plus rien d’autre ne compte pour toi ! ».

Je vous l’ai dit, cela devient mon cauchemar familier et… le cauchemar quotidien pour mes proches !

C’est le cas en ce moment !

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